EADEV : L’environnement, l’agriculture et la politique pour le développement durable

La transhumance des vaches (Zébus) de l’Est vers la ville de Kinshasa : analyse et pistes de solution (notre point de vue)

Article

Introduction

Le système d'élevage fondé sur le déplacement plus ou moins long des troupeaux conduits par un berger hors de son terroir habituel, à la recherche de l´eau et du fourrage est appelé transhumance. En République Démocratique du Congo, il s’observe depuis plusieurs mois, le déplacement des troupeaux de zébus de la province de ‘’Tanganyika’’ (Kalemie) aux provinces du Kwilu et du Kwango, a environ 2000 km. Il ne s’agit pas d’éleveurs transhumants à la recherche des pâturages mais à la conquête du marché florissant de Kinshasa selon les dires de ces éleveurs.

L’itinéraire suivi par ces éleveurs transhumants est le suivant : Kalemie, Nyunzu, Kongolo, Kabinda, Lubao, Tshilenge, Mbuji-Mayi, Kananga, Tshikapa, Kikwit, Masi-Manimba et Kwango (Kenge, Bukanga Lonzo)…Une simple question d’ordre nutritionnel se pose : quelle est la qualité de la viande d’une bête qui a parcouru plus de 2000 km de marche à pied ?

La présence de plusieurs centaines de zébus inquiète les populations locales du Kwango qui craignent d’être expropriées de leurs terres. Les notables et les représentants de la société civile de Bukanga-Lonzo, dans la province du Kwango, avaient organisé une conférence de presse pour attirer l’attention des autorités. Une équipe gouvernementale a également effectué une mission de deux jours dans le Kwango. Le déplacement des vaches d’une telle ampleur doit faire l’objet d’une réflexion sérieuse et la mise en place des dispositions conséquentes.

De l’état sanitaire des bêtes

D’après le gouvernement, ces éleveurs sont porteurs des certificats vétérinaires valant autorisation de transfert de tous les troupeaux, délivrés par les services étatiques de la province de Tanganyika. Il y a lieu de préciser que le certificat vétérinaire n’exclut pas que les bêtes saines qui quittent leur milieu d’origine attrapent des maladies tout au long de leur déplacement. Il s’agit d’un long trajet de plus de 2000 km et de plusieurs mois. Le risque de contamination et de transmission des maladies reste très élevé surtout avec le changement des conditions écologiques. Les vaches quittent les régions de hautes altitudes vers les régions de basses altitudes ; il faut une attitude de prudence et de responsabilité de la part de tous les acteurs impliqués dans ce dossier.

« Dans un projet d’appui au développement de l’élevage familial dans la province du Kwilu (2015-2017), les ONGs (dont nous taisons les noms) financées dans le cadre de ce programme, avaient acheté des chèvres loin de la zone d’intervention, craignant des maladies. Les chèvres achetées étaient saines au lieu d’achat (certificat vétérinaire délivré), mais tout au long du transport, les chèvres ont attrapé une maladie causée par un virus appelé virus de la peste des petits ruminants. Après avoir livré les chèvres aux Communautés locales, quelques jours après seulement, toutes les chèvres du village étaient décimées par la peste. Pour la population locale, les chèvres livrées dans le cadre du projet étaient toutes malades, mais pour les ONGs, le certificat vétérinaire témoigne que les chèvres étaient saines ».

Le déplacement des animaux ‘’vivants’’ n’est pas une mince affaire, il faut prendre des dispositions nécessaires pour prévenir tout ce qui peut arriver.

De la cohabitation difficile avec la population locale du Kwango

Les expériences des pays de l’Afrique de l’Ouest en matière de transhumance devraient inspirées la République Démocratique du Congo. Il a été démontré dans cette partie du continent que lorsque l’amplitude des mouvements des pasteurs (la transhumance), devient très importante et les séjours dans les zones d’accueil deviennent de plus en plus longs, le risque de conflits augmente.

Une vache a besoin de 35 ares de pâturage par jour pour satisfaire ses besoins alimentaires. Dans une région où les gens vivent de l’agriculture, il faut être sûr qu’en cas de transhumance mal organisée, les champs des agriculteurs soient ravagés par les vaches en déplacement. Cette superficie (35 ares) correspond aux dimensions des champs des paysans travaillant manuellement. Dans ces conditions, les mécanismes de prévention des conflits devraient être mis en place.

L’acquisition des terres par l’entremise des quelques chefs coutumiers ne règle pas le fond du problème. Le temps d’occupation des espaces, la question de sécurisation des champs paysans, l’implication de tous les acteurs locaux dans la vente de terres, sont des obstacles majeurs futurs à prendre en compte.

De la vente des vaches à Kinshasa

Il semble que la raison principale de cette transhumance serait la conquête du marché florissant de Kinshasa. Il est vrai que l’absence de marchés organisés et structurés de vente de produits agricoles en général et de ceux issus de l’élevage en particulier rend moins rémunérateurs l’agriculture et l’élevage. La recherche des marchés peut pousser les éleveurs à se déplacer avec leurs troupeaux en vue de se rapprocher des sites de vente. Mais, il faut reconnaitre qu’un tel déplacement ne peut se faire que de façon organisée et responsable.

La question d’approvisionnement des marchés de Kinshasa en viandes de zébus provenant de l’Est du pays ne peut logiquement justifier la transhumance. Les éleveurs européens, asiatiques et autres inondent les marchés africains sans aucun déplacement des troupeaux.

De la responsabilité du gouvernement dans la transhumance

La transhumance est une activité qui a des implications sécuritaires, sociales, économiques, sanitaires et environnementales. Le pouvoir public doit jouer son rôle régalien dans cette activité aux multiples facettes.

L’équipe gouvernementale qui s’était rendue dans le Kwango pour régler les ‘’problèmes de cohabitation pacifique’’ entre éleveurs transhumants et les communautés locales, a pris deux mesures dites conservatoires, à savoir : l’indemnisation des paysans (par les éleveurs) dont les champs ont été détruits par les troupeaux en déplacement et le regroupement de tous ces zébus au Parc de Bukanga - Lonzo.

Trois petites questions méritent des réponses claires de la part du gouvernement : (i) le parc agroindustriel de Bukanga Lonzo est-il devenu le site de transite des troupeaux en déplacement avant leur vente à Kinshasa ou un site d’élevage ? (ii) pendant combien de temps la transhumance va-t-elle continuer ?, (iii) que devient alors le parc agroindustriel qui a mobilisé des millions de dollars du trésor public ?

Si le gouvernement congolais veut améliorer les conditions de vie des éleveurs transhumants, il doit intellectuellement parlant, arrêter la transhumance et prendre des mesures nécessaires d’encadrement des éleveurs dans leurs terroirs habituels. Pour ce qui est de la commercialisation, la mise en place d’un cadre de concertation regroupant les éleveurs et les opérateurs économiques est nécessaire.

Pistes de solution

L’analyse des contraintes est d’une importance capitale avant d’envisager une quelconque transhumance. La mise en place des mécanismes de sécurisation des itinéraires de la transhumance (état sanitaire des bêtes, protection des champs des cultures, des cours d’eau, des pâturages appartenant aux communautés locales, etc.), la formation des acteurs de la transhumance, l’aménagement des pâturages de transite, et la définition dans le temps et dans l’espace de cette activité, sont des éléments à prendre en compte.

Pour régler le problème de déplacement des éleveurs transhumants en RDC, voici les pistes de solution :
(i) mettre les éleveurs en coopératives dans leur terroir habituel pour qu’ensemble, qu’ils soient capables de trouver des solutions qui entravent leur activité,
(ii) organiser un système d’abattage, de conservation et de transport de viandes du lieu d’abattage au lieu de vente,
(iii) négocier avec les importateurs de viandes de bœufs sur les possibilités de s’approvisionner à partir de l’Est du pays,
(iv) renforcer la formation des éleveurs sur les techniques d’élevage et sur les conséquences négatives de la transhumance. L’Etat congolais a un rôle important à jouer.

Conclusion

La transhumance peut être porteuse de conflits, si elle a un caractère informel, clandestin et a un impact sur l’environnement, mais aussi et surtout, si les effectifs en déplacement sont importants. En Afrique de l’Ouest où cette activité est très développée, les conflits entre éleveurs transhumants et les populations locales sont donc liés à la réduction des zones de parcours et à l’approvisionnement en eau, et à la course vers les ressources pastorales. Il revient à l’État congolais de contrôler les déplacements des animaux sur l’ensemble du territoire national.

Le Sénégal a pris des mesures techniques, institutionnelles et juridiques pour une meilleure transhumance (décret n° 80-268 du 10 mars 1980 portant organisation des parcours du bétail et l’utilisation des pâturages; loi n° 98-03 du 8 janvier 1998 portant Code forestier; décret n° 2002-1094 du 4 novembre 2002 relatif à la police sanitaire des animaux…). Mais ces mesures, parce que difficilement applicables, ne permettent pas de résoudre les conflits entre les différents acteurs. Ceci signifie en d’autres termes que la transhumance est difficile à réglementer, la solution serait de stabiliser les éleveurs et de leur assurer les opportunités liées à la vente de leurs bêtes dans leurs milieux d’élevage, comme c’est le cas en République Démocratique du Congo.

Comme dit plus haut, l’approvisionnement des marchés de Kinshasa en viandes de zébus provenant de l’Est du pays ne peut logiquement justifier la transhumance. Les éleveurs européens, asiatiques et autres inondent les marchés africains sans aucun déplacement des troupeaux.

Fait à Kinshasa, le 26 février 2018

La Rédaction

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La transhumance des vaches (Zébus) de l’Est vers la ville de Kinshasa : analyse et pistes de solution (notre point de vue)

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Commentaires

Yves nkangu
JE M'ATTENDAIS A CE QUE EADEV-CONGO PUISSE PARLEZ DE CETTE SITUATION SERIEUSE. SI POUR UNE VACHE IL FAUT 35 ares EQUIVALENT A 3500m2 OR, DANS LE MILIEU PAYSAN IL Y A DEJA UN PROBLEME DE LA DISPONIBILITE DES TERRES AGRICOLES,ET CELA AURAIT UN IMPACT NEGATIF DANS LA REGION CONCERNEE. MOI JE PENSE QU'IL Y A QUELQUE CHOSE CACHEE SOUS LA CARTE POURQUOI CES ELEVEURS TRANSHUMANTS ONT CHOISI SEULEMENT CETTE PERIODE ? POUR RENCHERIR, ILS NE SAVAIENT PAS DEPUIS LONGTEMPS QUE LES MARCHES DE LA VILLE DE KINSHASA AVAIT CERTAINS ATOUTS PARTICULIERS? LA QUESTION SUIVANTE JE LA POSE A LA REDACTION: 1) QUEL EST L' EFFECTIF APPROXIMATIF DE CETTE TRANSHUMANCE PAR ELEVEUR? 2) QUELLE EST LA POLITIQUE MISE A JOUR PAR LES AUTORITES DE LA PLACE POUR LES CHAMPS DEVASTES ? 3) QU'ES -CE QUI EST DEVENU AU FAIT CE PARC AGRO-INDUSTRIEL DE BUKANGA LONZO? MERCI! || 27/02/18 - 01:02:10
Jean Mutoy
pour repondre au besoin de marché en rdc celà vaut mieux, mais quelle sont les dispositifs apprandre pour les déplacent ? Mutoy /UNIKIK || 26/02/18 - 05:02:35
|| 26/02/18 - 05:02:47
CABD