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Rwanda/RDCongo: l’histoire des FDLR, à partir des documents de justice

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C’est une véritable somme sur les rebelles rwandais FDLR, issus des génocidaires; il n’est pas encore accessible au public, en raison de problèmes d’organisation, mais La Libre Afrique.be l’a lu pour ses lecteurs. Il s’agit de la traduction (1), actualisée, d’un ouvrage paru en Allemagne en 2016, à partir de la documentation produite au procès, à Stuttgart, de deux chefs de ce groupe armé qui s’est fait remarquer par l’horreur et le côté massif de ses crimes au Kivu (est du Congo) et à partir d’enquêtes et recherches menées par les auteurs.



L’ouvrage, qui compte près de 600 pages, s’appuie largement sur les documents utilisés lors du procès (2011-2015) à Stuttgart d’Ignace Murwanashyaka, président des FDLR, et Straton Musoni, son adjoint, condamnés pour crimes de guerre et contre l’humanité au Congo.



Hyper-organisés et structurés



Le livre détaille l’organisation des FDLR et ses plans pour administrer le Rwanda une fois que celui-ci sera, espèrent ses membres, reconquis; un projet très proche de ce qu’était le Rwanda de Juvenal Habyarimana jusqu’au génocide. Le groupe a déployé des divisions administratives au Kivu et dans le monde entier, qui règlementent jusqu’au mariage de ses membres, la mariée devant être d’une « caractériologie sociale irréprochable » – comprendre: issue d’un groupe social agréé.



Tout membre des FDLR doit demander un laisser-passer pour quitter son unité ou sa cellule territoriale – même pour aller au marché; il doit produire le document aux barrages routiers contrôlés par les FDLR au Kivu. Si un militaire est envoyé au marché, sa femme et ses enfants doivent rester sur place, comme otages.



Tout est comptabilisé: liste des combattants, avec leurs noms de code successifs, les numéros de série de leurs armes et le nombre de balles qu’ils reçoivent, mais aussi les chaises, les lits, les stylos. Accusés des pires crimes au Congo, ils se voient comme les « élus » d’une lutte sacrée.



Reconquérir le Rwanda



C’est une organisation politico-militaire. La branche militaire (Foca), chargée de reconquérir le Rwanda « par tous les voies et moyens », est placée sous l’autorité du général Sylvestre Mudamucura, 71 ans, ancien garde du corps du président Habyarimana, formé par l’armée allemande et réputé alcoolique, qui s’oppose à tout changement d’organisation par rapport à son époque de gloire. Ce général s’entend mal avec celui qui a succédé à Ignace Murwanashyaka, Victor Byiringiro, un dévôt.



Contrairement aux autres groupes armés qui sévissent au Kivu – et à de nombreux membres de l’armée congolaise – , les FDLR ont reconstitué des écoles militaires dans l’exil; ils sont donc toujours militairement formés. Les FDLR se sontlongtemps fournis en armes auprès de l’ex-chef des services secrets du Burundi, le général Adolphe Nshimirimana, tué en 2015; le chef militaire des FDLR a d’ailleurs investi une partie de sa fortune à Bujumbura, indiquent les auteurs. Les FDLR ont investi, plus largement, dans l’immobilier et l’hôtellerie à Goma, mais aussi au Burundi, en Ouganda, en Centrafrique et au Congo-Brazzaville.



Commerce de l’or, impôts, rapts



La plupart des unités vivent du commerce de l’or congolais, échangé contre des denrées alimentaires – qui ne poussent pas dans les forêts où ils vivent. Ils lèvent aussi des impôts sur les ventes effectuées sur les marchés, qui s’additionnent aux taxes prélevées au nom de l’Etat congolais; ils partagent ce revenu pour moitié avec les chefs de village, indique l’ouvrage.



Depuis 2015, ils se sont lancés dans les rapts contre rançon dans le parc des Virungas (200.000 dollars pour deux touristes britanniques capturés en mai 2018, affirment les auteurs); 535 rapts ont été enregistrés entre mai 2017 et mai 2018, du coup plus personne ne circule la nuit et les champs sont délaissés.



Depuis fin 2017, les FDLR du Nord-Kivu se sont alliés aux Hutus congolais dans leur lutte de conquête du territoire des Nandes, majoritaires.



Une passion pour l’Allemagne



Les auteurs n’ont pas manqué de relever la passion des FDLR pour l’Allemagne – qui s’octroya le Rwanda à la Conférence de Berlin (1885) sans qu’aucun Allemand y ait jamais mis les pieds. En 1916, la Belgique avait conquis le Rwanda à partirdu Congo. L’Allemagne a entrepris une importante coopération avec le Rwanda à partir de l’indépendance de celui-ci (1962), en particulier les catholiques de la CDU du Bade Würtenberg et de Rhénanie-Palatinat. Le livre détaille l’absence de réaction de l’Allemagne lorsqu’elle sera alertée de préparatifs de génocide. Et quand l’Onu lui demandera son aide, aux débuts du génocide, elle refusera d’accueillir des Tutsis fuyant les massacres.



Le livre note la grande admiration des FDLR pour l’armée allemande, qu’ils nomment « Wehrmacht » (force armée, son nom sous Hitler) et non « Bundeswehr » (armée du peuple, son nom actuel). La « Wehrmacht » et les SS sont cités comme des exemples de discipline dans l’école d’officiers des FDLR; Hitler, Goebbels et Himmler sont « les meilleurs stratèges militaires de l’Histoire » à leurs yeux.



L’Allemagne – où vivait leur président Murwanashyaka – est vue comme une seconde patrie. Lorsqu’Angela Merkel (CDU) a été élue chancelière (2005), les FDLR ont organisé une parade dans la forêt du Kivu et célébré l’événement. Et tous suivent les résultats de foot de la Bundesliga, appuyant soit le VfB Stuttgart, soit le Bayern de Munich.



Ils veulent l’aide de Kinshasa

Au Congo, les FDLR s’appuient sur les Congolais qui prônent un conflit entre « Bantous » (dont les Hutus) et « Nilotiques » (parmi lesquels ils classent les Tutsis). Ils sont convaincus que l’Etat congolais doit les aider à reconquérir le Rwanda parce qu’eux-mêmes ont appuyé militairement les Kabila père et fils.



Les FDLR ont des espions partout chez les autorités congolaises, même à la Direction des migrations (DGM), selon leur organigramme, consulté par les auteurs; en particulier à Goma. C’est ce qui explique la peur des Congolais de témoigner contre les FDLR lors du procès allemand: si cela se sait, « au mieux le témoin est tué, sinon tout le village est attaqué », dira l’un d’eux.



Complicité tanzanienne



L’ouvrage fourmille de détails intéressants. On relèvera notamment les liens de parenté entre le chef des FDLR pour le Sud-Kivu, le colonel Hamada, et Salama Kikwete, épouse de l’ex-président de Tanzanie. Hamada, dit l’ouvrage, est partisan d’une alliance entre l’opposant civil Faustin Twagiramungu et les dissidents armés du FPR (Front patriotique rwandais, au pouvoir à Kigali), le Rwanda National Congress de Théogène Rudasingwa, en vue de laquelle il faudrait se débarrasser des principaux génocidaires dans les rangs FDLR (Mudamucura, Byiringo et Pacifique Ntawunguka « Omega », commandant du secteur opérationnel du Nord-Kivu notamment).



Des négociations entre les trois groupes, disent les auteurs, ont eu lieu en Tanzanie, grâce à des passeports tanzaniens pour Hamada et Wilson Irategeka, chef du CNRD, une dissidence des FDLR à laquelle vient de se rallier Faustin Twagiramungu.



Marie France Cross, Libre Afrique



Vous pouvez télécharger ce document ici :

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