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RDC 60 ans d’indépendance: un témoin raconte un moment historique: la Table ronde

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Entretien par Marie-France Cros.

En janvier-février 1960, une Table ronde politique réunit Congolais et Belges pour fixer les conditions de l’indépendance congolaise. La Belge Paule Bouvier, aujourd’hui professeur honoraire de l’Université libre de Bruxelles (ULB), y était présente. La Libre Afrique.be a interrogé ce témoin exceptionnel.

Professeur, pouvez-vous nous expliquer à quel titre vous étiez présente?

J’y étais en tant que conseillère de la délégation du parti de l’Union Mongo, présidé par Justin Marie Bomboko. Il était alors encore étudiant en Science politique à l’ULB et ne pouvait donc pas assister à la Table ronde. 0r, Arthur Doucy, directeur de l’Institut de sociologie de l’ULB, était le soutien de Bomboko à l’université et j’étais chercheur à l’Institut. C’est ainsi que j’ai connu Bomboko; nous sommes devenus de très grands amis et il m’a demandé d’être le conseiller de son parti à la Table ronde.

Qu’y faisiez-vous?

Notre fonction était de débattre avec les délégués (pour l’Union Mongo ils étaient deux) sur les points discutés durant les réunions. Les conseillers n’avaient pas le droit de prendre la parole, droit réservé aux délégués, mais nous pouvions parler entre nous.

Quelle était l’atmosphère à cette réunion historique?

Cela variait au fil du temps et selon l’évolution des décisions. Au début, la tension, due à la méfiance des Congolais, était lourde. Les délégations congolaises s’étaient unies en front commun et n’avaient accepté de siéger à la Table ronde que si les autorités belges prenaient l’engagement ferme de transférer au Congo la totalité des compétences qui leur étaient accordées. Ce que le ministre du Congo belge et du Ruanda-Urundi, Auguste De Schryver, n’avait pas prévu mais fut obligé d’accepter. Petit à petit les contacts s’améliorèrent. Mais ce n’est qu’au moment où la date de l’indépendance fut fixée que l’ambiance changea vraiment. Les Congolais avaient obtenu ce qui, pour eux, était l’essentiel et le climat s’apaisa. En fin de parcours, il devint même festif.

Qui avait décidé cette Table ronde et de quoi devait-elle discuter?

L’organisation d’un vaste colloque entre les leaders congolais et le gouvernement belge était largement réclamée, notamment par des personnalités préoccupées de l’avenir du Congo et par les leaders congolais. Le parti socialiste belge défendait l’idée d’une véritable négociation. En outre, le Roi s’était rendu au Congo du 17 décembre au 9 janvier 1960 avec le ministre De Schryver. Ils rentrèrent l’un et l’autre convaincus de la nécessité d’accorder l’indépendance au Congo le plus vite possible.

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Beaucoup de participants congolais avaient des conseillers belges. Qui étaient-ils?

Personnellement je n’ai connu que Doucy et Henri Simonet. J’ai aussi eu des relations, en tant que collègues, avec Guy Spitaels, à l’Institut de sociologie; son épouse et lui eurent des relations suivies avec de nombreuses personnalités congolaises, dont Cléophas Kamitatu, qui demanda à Mme Spitaels d’être sa conseillère à la Table ronde. Il y avait aussi plusieurs conseillers qui étaient de simples connaissances de passage sans plus.

Doucy était un grand voyageur et il était allé souvent au Congo qu’il aimait beaucoup; en témoignent les «foyers sociaux» qu’il avait créés dans plusieurs petites villes, voire villages – à l’exception de Lubumbashi – qui étaient destinés exclusivement aux femmes et qui étaient financés en grande partie par les aides au développement belge. Ces foyers fournissaient aux femmes une formation polyvalente : écriture et lecture, santé, diététique, couture, hygiène. En 1916, il avait créé un «Institut supérieur d’études sociales» à Lubumbashi, ouvert à tous les étudiants ayant terminé leurs études secondaires. J’y ai enseigné pendant 2 ans.

J’ai bien connu aussi Henri Simonet; nous étions dans la même promotion à l’université. A vrai dire, quant j’ai su qu’il était conseiller à la Table ronde, je me suis demandée ce qu’il faisait là ! En tant qu’économiste – reconnu par ses professeurs comme étant d’une intelligence exceptionnelle – mais n’étant pas vraiment intéressé par les problèmes congolais, je le voyais plutôt du côté du gouvernement. Il participa d’ailleurs à la Table ronde économique (avril-mai 60). De plus, Doucy avait prévu que Simonet serait le chef de cabinet de Justin Bomboko, ministre des Affaires étrangères du premier gouvernement congolais, et que j’y serais en tant que conseiller.

Comment ces conseillers étaient-ils choisis?

Il n’y avait par de règle. Cela dépendait des relations personnelles entre les Congolais et les Belges, des opportunités professionnelles de certains.

Peut-on dire que cette Table ronde a vu discuter des Belges – les conseillers – avec des Belges – le gouvernement?

Dans les coulisses, il y a eu beaucoup de rencontres entre Congolais et entre Congolais et Belges, au cours desquelles les problèmes étaient abordés. Quant à savoir s’il y a eu des contacts avec le gouvernement, j’avoue que je n’en sais rien. Mais je sais que Doucy rencontra le ministre De Schryver en dehors de la Table ronde.

Qui furent les ténors de ces rencontres?

Pour le gouvernement belge ce fut Henri Rolin, un socialiste, qui joua un rôle important pour rencontrer les revendications des Congolais; pour ces derniers, Kasa-Vubu tant qu’il fut là, ensuite Lumumba.

Vous souvenez-vous d’incidents?

L’événement qui avait fait le plus de bruit a été la disparition soudaine de Kasa-Vubu. C’est au moment où Lumumba, qui avait été libéré de sa prison, était arrivé à la Table ronde que Kasa-Vubu l’avait quittée sans donner la moindre raison.

Que décida cette Table ronde?

Le résultat de la Table ronde fut l’élaboration de la structure politique du futur Etat congolais, qui accéda à l’indépendance doté de ce qui fut appelé “la Loi fondamentale”, qui déterminait l’organisation de l’Etat congolais. Mais avec une absente – l’armée – sujet que la Table ronde n’avait pas traité.

Les décisions de cette conférence ont-elles été respectées?
Oui, elles furent scrupuleusement respectées.

Soixante ans plus tard, quelle influence voyez-vous de cette Table ronde sur l’indépendance du Congo?

En fait, les mutineries qui ont éclaté quelques jours après le 30 juin 1960 ont bouleversé toutes les prévisions. La panique qui s’empara alors des résidents belges – dont la plus grande partie étaient des fonctionnaires – entraina la sécession de l’ancien Katanga et de l’ancien Kasaï et ensuite de la Province orientale. Le gouvernement belge envoya l’armée pour protéger et évacuer les ressortissants belges, sans l’accord du gouvernement congolais. Les relations diplomatiques furent rompues. Le Congo était devenu un problème international.
Libre afrique

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