EADEV : L’environnement, l’agriculture et la politique pour le développement durable

Rapport synthèse de la Conférence scientifique sur le projet d’exploitation du pétrole aux parcs nationaux des Virunga et de la Salonga

Article

1. Contexte

La RDC est un grand réservoir de ressources naturelles et culturelles qui en font un scandale naturel et humain. C’est la belle illustration d’un stock naturel important des ressources minérales, pétrolières, hydriques, biologiques (ligneuses, halieutiques, etc.). Malheureusement, ce pays qui regorge d’immenses ressources naturelles, affiche paradoxalement une indigence sociale extrême. Plus de 80 % de la population vit avec moins d’1 USD par jour.

La richesse minière de la RDC est évaluée entre 4 000 et 24 000 milliards de dollars américains pendant que le budget de la république ne dépasse même pas 5 milliards de dollars. La contribution du secteur minier au budget national est très faible en République Démocratique du Congo (RDC), elle tourne au tour de 10 %.

Dans le domaine des ressources naturelles renouvelables, l’exploitation de forêts par les entreprises ne rapporte pas assez de ressources financières à l’Etat congolais. En 2014 par exemple, sur près de 10 millions d’hectares de forêts destinées à l’exploitation industrielle, le trésor public n’a empoché que 8 millions de dollars. Un simple calcul fait montre que l’Etat a gagné 0,8 dollar américain par hectare de forêt exploitée.

La biodiversité exceptionnelle dont regorge la RDC n’a jamais constitué une ressource financière pour le développement du pays. Le parc national des Virunga à lui seul bien aménagé, rapporterait à la RDC près de 1,3 milliard de dollars américains selon le rapport publié par WWF en 2013. Au lieu d’être un lieu de tourisme, ce parc s’est transformé depuis un certain temps en un sanctuaire d’insécurité. En effet, le petit pays comme le Kenya tire l’essentiel de son revenu évalué à des milliards de dollars du tourisme.

En plus de la biodiversité, les parcs des Virunga et de la Salonga regorgent une ressource stratégique capable ‘’d’amorcer le développement socio-économique’’ du pays, le pétrole.

Entre l’exploitation du pétrole et la conservation de la biodiversité, les acteurs de la société congolaise sont appelés à faire un choix basé sur l’analyse des avantages comparatifs socio-économiques et environnementaux. Les ponts (liens) peuvent-ils être construits entre la biodiversité et l’exploitation pétrolière aux parcs des Virunga et de la Salongo ? Quelle est la place des communautés riveraines dans la gestion de la biodiversité au sein des parcs nationaux et les futurs projets d’exploitation pétrolière ?

Une analyse scientifique et des suggestions concrètes débarrassées des humeurs et sentiments sont nécessaires pour permettre une gestion durable de la biodiversité au sein de ces deux parcs et peut être, une exploitation pétrolière capable de contribuer au développement durable du pays. Le développement a un coût, mais il faut savoir évaluer le coût et le transformer en opportunités.

2. Objectif

L’objectif poursuivi par la conférence était d’analyser les enjeux socio-économiques et environnementaux liés à l’exploitation du pétrole aux parcs des Virunga et de la Salonga, et de faire des propositions scientifiques réalistes sur base des avantages comparatifs.

3. Participants

La conférence était ouverte à tout le monde : étudiants, assistants, chefs de Travaux, professeurs, chercheurs, opérateurs économiques du monde pétrolier, organisations de la société civile environnementale, etc.

4. Communications et débat

Deux communications ont été présentées au cours de la conférence :

1. Les parcs nationaux des Virunga et de la Salonga : potentialités, tourisme, avantages socio-économiques et environnementaux liés à la préservation de la biodiversité ; par le Professeur Jean de Dieu MINENGU de la Faculté des Sciences Agronomiques de l’Université de Kinshasa, Expert en agroécologie, environnement et développement durable (jddminengum@gmail.com).

L’orateur a commencé par rappeler l’historique de la création des parcs nationaux des Virunga et de la Salonga dans un contexte qui est différent de celui d’aujourd’hui.

Le parc des Virunga

Créé en 1925, le parc des Virunga est très riche par sa faune (gorilles des montagnes et des plaines, chimpanzé de l’Est., oiseaux, reptiles, hippopotames, éléphants d’Afrique, etc.) et sa flore remarquable. Sur les 790 000 ha du parc, plus de 10 % de la superficie est envahie par les agriculteurs et plus au moins 2000 ha sont occupés par la croissance incontrôlée des villes de Goma et de Kasindi-Lubilia.

En 2008, pour l’approvisionnement en charbon de bois de la seule ville de Goma, plus de 60.000 tonnes venaient du parc des Virunga et le chiffre d’affaires lié à cette activité était évalué à des millions USD. La pêche dans le lac Edouard concerne plus au moins 80.000 pêcheurs et le potentiel hydroélectrique pouvant être développé dans le Parc National des Virunga est estimé à plus de 100 MW.

Le Parc national des Virunga génère 48,9 millions de dollars américains par an dans la situation actuelle. En l’absence de conflits et grâce à un accès sécurisé, cette aire protégée pourrait générer plus de 1 milliard USD (Rapport 2013 de WWF) par an. Il s’agit donc d’un écosystème stratégique sur le plan socio-économique et environnemental.

L’existence de cette aire protégée a donc entraîné quelques avantages économiques pour les communautés locales mais sans grande importance toutefois pour l’économie régionale, mais il faut avouer que les potentialités ne sont pas encore exploitées au maximum.

Les risques liés à l’exploitation du pétrole au parc national des Virunga sont : (i) la désaffectation de près de 1320,75 km2 du parc national des Virunga (Blocs 4 et 5) peut provoquer la pollution des eaux et la réduction des ressources halieutiques (80.000 pêcheurs, populations riveraines, etc.) ; (ii) la destruction de la biodiversité (les forêts par les pluies acides, etc., les espèces animales endémiques) ; (iii) le risque d’augmentation du chômage dans la région pouvant entrainer l’aggravation de l’insécurité couplée à une croissance démographique incontrôlée. Toute pollution des eaux du parc des Virunga aura certainement une influence négative sur le Nil. Il n’est point besoin de rappeler que le Nil constitue l’unique cours d’eau viable pour près de 100 millions d’Egyptiens.

En cas d’exploitation du pétrole par la désaffectation d’une partie du parc, les participants à la conférence ont recommandé au gouvernement de prendre en compte les questions suivantes avant toute activité d’exploitation : (i) Quelles sont les dispositions pratiques prises pour lier la conservation de la biodiversité à l’exploitation du pétrole au sein du parc (gestion des impacts sans oublier la situation à Moanda au Kongo central) ? (ii) Le parc a été inscrit sur la liste des patrimoines de l’humanité, quelles sont les dispositions juridiques prises vis-à-vis de la communauté internationale dans le processus de désaffection d’une partie du parc? (iii) Quelle est la quantité de barils produits par jour, le bénéfice pour l’Etat congolais et les communautés riveraines? (iv) Que deviendront les pêcheurs et les autres membres de la filière en cas de pollution de l’eau ?

Que faire pour que le Parc National des Virunga soit un des outils du développement socioéconomique de la RDC ? Les participants ont formulé les recommandations suivantes : (i) réaliser un plan d’aménagement des territoires au tour du parc pour réduire la pression anthropique : c’est de bonne utilisation et de l’organisation rationnelle de l’espace que dépend le développement d’un pays, (ii) Créer des incitations socio-économiques pour les communautés riveraines, (iii) Créer un partenariat solide entre le secteur public, le secteur privé et la société civile, (iv) Organiser la filière touristique : réservation, visa, accueil, transport, visite, logement et restauration, etc., (iii) Renforcer la sécurité dans la région en formant les éco-gardes et en impliquant une unité spéciale de la police pour sécuriser la région, (iv) Investir 20-30% des recettes touristiques dans le secteur social : construction des écoles, des centres de santé, des routes, approvisionnement en eau, électricité, etc., (v) Renforcer la gouvernance locale des territoires riverains du parc, (vi) Contrôler la croissance démographique au tour du parc.

Parc de la Salonga

Site classé au patrimoine mondial, ce parc couvre quatre provinces, à savoir : la province de Tshuapa, de Maï-Ndombe, de Sankuru et de Kasaï. Il est accessible essentiellement par voie d'eau. Créé par l’ordonnance n° 070/-318 du 30 novembre 1970, le parc national de la salonga est la plus grande aire protégée de forêt dense humide du continent africain : 36 000 km². Le parc est traversé par plusieurs grandes rivières (Lomela, Salonga, Yenge, Loile, Luilaka, Losoy, Lokolo, Lokoro, Luila) s'écoulant pour la plupart du sud-est au nord-ouest.

Salonga abrite une biodiversité très riche et variée comprenant : plusieurs espèces de mammifères (éléphants de forêts, bonobos, antilopes, etc.) et une végétation importante dans la lutte contre le changement climatique.

Malgré l'énorme taille et l'inaccessibilité apparente du parc, sa faune a été fortement touchée au cours des deux dernières décennies par le braconnage des éléphants à la suite de la flambée des prix de l'ivoire sur les marchés internationaux.

Le budget annuel alloué par l’Etat était de 65 810 $US (en 2010). Cette part permettait uniquement de subvenir au paiement des salaires du personnel du parc. Le reste du budget est fourni par l’appui des autres bailleurs qui soutiennent le parc. Il n’y a pas d’infrastructures d’accueil pour les visiteurs (tourisme peu développé).

Les retombées économiques pour les communautés locales se limitent : (i) à la récolte des produits forestiers non ligneux, l’agriculture, la pêche, etc., (ii) à quelques emplois pour les populations riveraines mais sans impact significatif sur l’économie locale.

Les risques liés à l’exploitation du pétrole au parc national de la Salonga sont : (i) le projet de désaffectation de près de 2.767,5 km2 dans la Salonga, sanctuaires des singes bonobos (blocs 1 et 2) peut entrainer la pollution des eaux par les hydrocarbures, la réduction des ressources halieutiques ; (ii) la destruction de la biodiversité en général (Bonobos en particulier), (iii) le risque d’aggravation du dérèglement climatique car Salonga est une zone stratégique en tant que bouclier contre le changement climatique ; (iv) les menaces sur les tourbières du Parc de la Salonga ; (v) l’aggravation de la pauvreté dans la région et le risque de déplacement des populations.

Que faire pour que le parc national de la Salonga soit un des outils du développement socio-économique de la RDC ? Les grandes actions à mener en faveur du parc de la Salonga sont : (i) favoriser l’accessibilité du parc en organisant la filière touristique : réservation, visa, accueil, transport, visite, logement et restauration, etc., (ii) Créer des infrastructures d’accueil dans le parc, (iii) Créer des incitations socio-économiques pour les communautés riveraines, (iv) Créer un partenariat solide entre le secteur public, le secteur privé et la société civile pour rendre le tourisme attrayant, (iv) Investir 20-30% des recettes touristiques dans le secteur social : construction des écoles, des centres de santé, des routes, approvisionnement en eau, électricité, etc., (v) Renforcer la gouvernance locale des territoires riverains du parc, (vi) Renforcer la sécurité au parc pour décourager les braconniers.

En conclusion, tout projet de conservation de la biodiversité (parc national ou autre) ou de l’exploitation du pétrole doit placer l’homme au centre. La RDC doit faire un choix entre l’exploitation du pétrole dans ses aires protégées et la préservation de la biodiversité sur base de l’analyse des avantages comparatifs sur le plan socio-économique et environnemental. Hypothéquer les ressources à revenus sûrs dans la durée au profit des ressources à revenus fragiles et douteux à court terme et aux conséquences multiples et incalculables, est un choix à faire.

2. L’exploitation du pétrole en RDC : grands Bassins sédimentaires, enjeux socio-économiques et environnementaux, etc. ; par le Professeur Dominique WETSHONDO de la Faculté de Pétrole et Gaz.

Lors de sa communication, l’orateur a rappelé que la diversité des ressources en République Démocratique du Congo est un avantage à capitaliser dans les actions du développement. Les pays africains qui exploitent le pétrole ont des ressources financières élevées comparativement à la République Démocratique du Congo qui n’exploite que le pétrole au niveau de sa côte atlantique. Le pétrole est une ressource qu’il faut exploiter pour le développement socio-économique du pays. Il est possible, avec des technologies appropriées, d’exploiter le pétrole dans un parc national sans toutefois détruire la biodiversité ; des exemples ont été présentés aux participants.

De l’exploration à la production du brut, il se passe une période relativement longue, et aucune exploitation du pétrole n’est réalisée jusqu’à présent dans les deux parcs nationaux des Virunga et de la Salonga, on est dans les études.

La RDC compte trois grands Bassins sédimentaires : (i) le Bassin côtier au Kongo central, (ii) le Bassin de la cuvette centrale, (iii) les Bassins de la branche Ouest du Rift est-Afrique (Graben Albertine, Graben Tanganyika et Kivu). Des études pour l’exploitation du pétrole peuvent être réalisées dans ces trois blocs et permettre à la RDC de se doter des ressources nécessaires pour son développement socio-économique.

Pour les cas des parcs nationaux des Virunga et de la Salonga (en péril) inscrits sur la liste du patrimoine de l’humanité, la procédure de désaffectation d’une partie de ces parcs n’est possible que si on ait découvert des hydrocarbures techniquement et économiquement exploitables. Ceci n’est possible qu’après des travaux de prospection qui prennent du temps. Il sied de rappeler que dans le contexte actuel, aucune découverte d’hydrocarbure commercial n’est trouvée dans les deux parcs.

En conclusion, le pétrole est une ressource qui peut être exploitée même dans un parc national avec des technologies appropriées. Les études d’impacts sont cependant nécessaires et aucune activité humaine n’a pas d’impacts sur l’environnement.

5. Conclusion générale

Une étude minutieuse d’analyse des avantages comparatifs socio-économiques et environnementaux doit être menée avant de prendre une décision définitive sur l’exploitation du pétrole dans les deux parcs. En plus de la biodiversité, les parcs des Virunga et de la Salonga renferment du pétrole qui peut aussi rapporter des revenus à l’Etat Congolais. Mais à la lecture des communications faites, il est clairement établit que le parc des Virunga rapporterait si toutes les conditions sont réunies, plus de 1 milliard de USD au trésor public, contrairement aux recettes actuelles évaluées à près de 50 millions de USD par an ; sa protection s’avère donc indispensable car de nombreuses activités sont liées à cet écosystème. Comparativement au tourisme et autres services environnementaux, l’exploitation du pétrole sur base des réserves probables, rapporterait près de 30 millions USD par an, un chiffre inférieur aux recettes actuelles de 50 millions réalisées dans les conditions d’insécurité au parc des Virunga.

Quant au parc de la Salonga, les participants recommandent au gouvernement de rendre ce site viable en favorisant l’accessibilité, les conditions d’accueil et la sécurité. Les parcs nationaux des Virunga et de la Salonga font partis du patrimoine de l’humanité, il n’est pas correct pour la RDC, de revenir sur ces genres d’engagements internationaux en autorisant l’exploitation du pétrole par la désaffection d’une partie de ces sites. Au contraire, des études exploratoires et la production du pétrole peuvent se faire en dehors des sites dédiés à la conservation et surtout pas dans les aires inscrites sur la liste du patrimoine mondial.

Commencée à 9h00, la conférence a pris fin à 13h30.

Fait à Kinshasa, le 25 juin 2018

Pour le Comité organisateur

Pr Jean de Dieu MINENGU

Vice-Doyen chargé de la recherche

E-mail : jddminengum@gmail.com

Vous pouvez télécharger le programme ici :

Rapport synthèse de la Conférence scientifique sur le projet d’exploitation du pétrole aux parcs nationaux des Virunga et de la Salonga

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